À Saint-Denis et Bobigny, associations et habitants œuvrent à réintroduire du végétal, recréer du lien social et tenter de préserver une biodiversité fragilisée par la ville à travers des fermes urbaines.
À Saint-Denis, un îlot de verdure s’ouvre derrière les bâtiments en briques rouges des années 70. Ici, l’association Territoires cultive depuis 1998 un hectare de maraîchage biologique, sur une ancienne friche horticole autrefois surnommée la « plaine des Vertus ». Pour Salah Taibi, fondateur de l’association, l’objectif dépasse la simple production alimentaire : « On est une association économique, sociale et solidaire. L’inclusion sociale est au cœur de notre projet. Nous employons des personnes en situation de grandes difficultés économiques, qui sont au chômage depuis des années parfois », explique-t-il. Une trentaine de salariés y sont formés aux métiers du maraîchage bio.

Le site est aussi un lieu pédagogique. Chaque semaine, écolières et écoliers participent à des ateliers autour de l’environnement et de l’écologie citoyenne, encadrés par leurs professeurs et des salariés. Jardin pédagogique, mare, hôtel à insectes… il y en a pour tous les goûts. « On constate des effets concrets sur la nature, avec le retour d’espèces comme des hérissons, des renards, des abeilles », ajoute Salah Taibi. Des résultats précieux dans un territoire fortement fragmenté. « Certaines espèces disparaissent dès l’arrivée de la ville, parfois avant même qu’on sache qu’elles existaient », rappelle Maxime Hache, médiateur scientifique au laboratoire de recherche Diversité, Écologie et Évolution du Vivant (IDEV).
Un verger participatif au cœur de la cité Hector Berlioz
À Bobigny, le contraste est encore plus saisissant. Coincés entre les barres d’immeubles de la cité Hector-Berlioz, Les Vergers d’Hector surgissent comme une clairière colorée. Bacs de culture peints, constructions en bois, jeunes arbres fruitiers : difficile d’imaginer qu’ici voitures et déchets régnaient autrefois. Porté par l’association Les Cols Verts Île-de-France, ce verger participatif a vu le jour début 2024.
« Ces espaces sont absolument nécessaires pour le bien-être et le cadre de vie », insiste Anna Roiné, présidente des Cols Verts IDF. L’association, issue d’un réseau national, est spécialisée dans l’agriculture urbaine. Son objectif : réimplanter du végétal dans des zones artificialisées, et créer des lieux ouverts au service de la transition alimentaire et écologique. « Construire du logement sans espaces verts est peut-être rentable à court terme, mais les impacts sur la santé publique sont énormes », souligne la présidente.

L’Île-de-France est la région la plus urbanisée de France, avec environ un quart de son territoire consacré aux espaces urbains. Le département de Seine-Saint-Denis compte – quant à lui – parmi les plus denses et les moins bien classés en matière d’environnement. Le site Bien dans ma ville le place à l’avant-dernier rang en Île-de-France, mais aussi au niveau national dans cette catégorie, sur 96 départements. Pourtant, au cœur de ce territoire sous pression, les associations travaillent avec la population pour réintroduire du végétal, du lien social et de la biodiversité.
« Ici, c'est une bouffée d'air frais. »
Maryse, habitante du quartier Hector Berlioz et bénévole de l'association Les Cols Verts
Maryse, installée dans le quartier depuis huit ans, parle d’une « bouffée d’air frais » et d’un « endroit de bien-être ». Thierry, retraité, y vient chaque semaine pour jardiner. « J’ai retrouvé un contact avec la nature que je n’avais plus en ville », confie-t-il. Selon eux, « l’ouverture a été révolutionnaire dans le quartier. Il y a eu un vrai engouement ». Les mercredis matin, bénévoles, services civiques, riveraines et riverains se retrouvent pour jardiner, composter, discuter. Pour Hadyl Rebahi, en service civique au sein de l’association, le verger est aussi un lieu d’apprentissage : « Ici, on apprend ensemble, on prend le temps, et ça change le regard sur la nature. » Le verger devient un espace de rencontre et de respiration. L‘Association française de l’agriculture urbaine incite particulièrement à la multiplication de ces espaces végétalisés qui apportent de l’ombre, favorisent la circulation de l’air et contribuent à rafraîchir les villes, améliorant le bien-être des habitants face aux épisodes de chaleur.
L’agriculture urbaine, une promesse fragile
« Les fermes urbaines comme celle-ci permettent de recréer une expérience sensible de la nature », analyse Maxime Hache. « La biodiversité, ce n’est pas seulement l’Amazonie, c’est aussi celle du quotidien. » Mais ces fermes urbaines sont fragiles. Pollutions des sols, tensions foncières, baisse des subventions. Les obstacles sont nombreux. À Bobigny, les cultures doivent se faire hors sol, les terres étant trop polluées. « On sous-estime souvent la pollution des sols avant de créer des initiatives d’agriculture urbaine », avertit Maxime Hache.
Reste à savoir si ces initiatives peuvent enrayer durablement la disparition de la biodiversité. « Il n’y a pas de solution magique », tempère Maxime Hache. « La biodiversité a besoin de diversité d’espaces et de projets. »
Si ces fermes urbaines ne suffisent pas, à elles seules, à inverser la tendance, elles s’inscrivent dans un mouvement en plein essor : en Île-de-France, plus de 190 hectares, soit l’équivalent de 270 terrains de football, sont aujourd’hui cultivés en agriculture urbaine.




