La tombe 2.0 existe déjà : un scan et la vie du défunt s’affiche sur votre écran. Sur ce réseau social de nos disparus, le souvenir des proches n’est plus figé dans la pierre. Photos, vidéos et messages permettent de faire revivre un souvenir, un sourire, une voix.
En juillet 2025, Camille, responsable de la marbrerie des pompes funèbres de Semaille, dans le Valenciennois, découvre sur TikTok un concept original : des QR codes à coller sur les pierres tombales. Un scan, un clic, un lien. La page web d’un défunt ou d’une défunte apparaît avec biographie, photos, vidéos et parfois un espace commémoratif pour y laisser des messages. « Plutôt que quelques mots gravés, on a toute l’histoire de la personne », explique Camille. Séduite par le concept, elle commande une cinquantaine de coffrets. « Les gens n’en achètent pas encore beaucoup, mais c’est un produit d’avenir. »
Ces plaques connectées, vendues 89 euros, sont proposées par l’entreprise Dernier instant, fondée par trois vingtenaires ayant importé le concept des États-Unis. « L’idée c’est de pouvoir montrer aux enfants qui n’ont pas connu leurs grands-parents à quel point ils étaient géniaux. Avec des épitaphes, c’est difficile de connaître le défunt. Nous on vient compléter ça avec la possibilité d’entendre une voix et de voir un sourire », explique Adrien Bibbo, responsable marketing de l’entreprise.
« Plutôt que quelques mots gravés, on a toute l’histoire de la personne. »
Camille, responsable de la marbrerie des pompes funèbres de Semaille
Transmettre des souvenirs autrement
Si certaines personnes âgées frémissent à l’idée d’un QR code sur une tombe, des familles y voient un outil de transmission. « Mon fils a construit la page, ça l’a aidé dans son deuil. J’y ai mis un poème que je relis quand je viens », confie monsieur Gifroid, quinquagénaire originaire de Quiévrain, en Belgique. Son épouse a été enterrée l’année dernière. Une manière, pour lui et son fils, de raviver la mémoire de la défunte et de lui rendre hommage.
Pour le socio-anthropologue Martin Julier-Costes, spécialiste du deuil à l’ère numérique, l’innovation ne bouleverse pas les pratiques. « La technologie ne remplace rien : elle s’ajoute aux rituels existants. » Il distingue les traces que l’on garde (bijoux, vêtements…) et celles que l’on produit. Dans le cas des QR codes, on entre dans cette seconde catégorie. « On fabrique une mémoire sélectionnée. On ne peut pas penser la mémoire sans l’oubli. » Derrière l’objet technologique, explique-t-il, se rejoue une question ancienne, celle de la trace laissée aux personnes décédées.
« Mon fils a construit la page, ça l’a aidé dans son deuil. J’y ai mis un poème que je relis quand je viens. »
Monsieur Gifroid, l'un des clients
Malgré l’attention des médias, le dispositif reste encore très marginal. En France, où l’on compte environ 643 000 décès chaque année, son adoption demeure limitée : depuis fin 2023, près de 3 000 QR codes ont été vendus, via une vingtaine de points de vente en France et en Belgique. « L’imbrication du numérique et du funéraire prend du temps à entrer dans les mœurs », souligne le chercheur. Une éternité numérique qui dépend en réalité de serveurs bien concrets, actifs tant que l’entreprise perdure et donc, elle aussi, exposée au risque de disparition.
« Le deuil a déjà migré en ligne »
Ces plaques sont un prolongement d’un mouvement plus large. « Le deuil a déjà migré en ligne », souligne le chercheur Martin Julier-Costes. Profils Instagram dédiés, mémoriaux numériques, réappropriation des comptes personnels des défunts et des défuntes : les proches entretiennent la présence des personnes disparues et racontent leurs histoires. Plus de 4,9 milliards de comptes Facebook pourraient appartenir à des personnes décédées d’ici à 2100. Au-delà du deuil, certains usages du numérique flirtent avec le déni de la disparition. Dès 2013, la série Black Mirror imaginait les deadbot, des agents conversationnels capables d’imiter une personne décédée. Une décennie plus tard, la fiction est en partie devenue réalité. Microsoft dépose en 2020 un brevet sur une intelligence artificielle qui propose de reconstituer une présence numérique à partir de traces laissées en ligne.
Pour Martin Julier-Costes, ces évolutions s’inscrivent dans une continuité anthropologique : « Les espaces numériques sont des lieux à part entière où des vivants célèbrent des morts. Là où il y a des vivants, matériellement ou non, les gens dialoguent avec les morts. » Le deuil en ligne est déjà observable et empiriquement prévisible. Créer des outils pour se souvenir des personnes défuntes fait partie des pratiques humaines. Le chercheur invite cependant à distinguer les pratiques individuelles des pratiques commerciales. « Pour l’instant, la numérisation relève surtout de pratiques individuelles mais pas forcément collectives. » Le deuil numérique se développe surtout dans la sphère semi-privée, entre usages intimes et débuts de commercialisation, la dimension collective, elle, reste encore à construire.




