À la campagne, « l’accueil des étrangers peut être un moteur territorial »

Depuis le démantèlement de la « jungle de Calais » il y a dix ans, le village de Pessat-Villeneuve (Puy-de-Dôme) a accueilli plus de 1 000 personnes migrantes. Leur insertion professionnelle a été un moteur économique pour le territoire, tout en favorisant leur intégration dans la vie locale.

« J’ai pris un sacré coup au foie », se souvient Gérard Dubois, maire du petit village de Pessat-Villeneuve, suite au décès d’Alan Kurdi. Alors âgé de 3 ans, il est retrouvé sans vie sur une plage de Bodrum, en Turquie, le 2 septembre 2015. C’est ce drame qui a poussé le maire de la ville, lors d’une réunion à la préfecture du Puy-de-Dôme, à accueillir des migrantes et migrants afin de « désengorger la jungle de Calais ».

Au cours des semaines suivantes, la mairie s’organise pour transformer une ancienne colonie de vacances en Centre d’accueil et d’orientation (CAO). Une association de gestion est choisie. En novembre 2015, l’édile reçoit un appel du préfet : « Demain, vous recevez 100 personnes    migrantes ! ». Elles sont d’abord 48 à arriver, en bus, « fatiguées et apeurées », se souvient-il.

Le CAO évolue à partir de 2018 vers l’actuel Centre provisoire d’hébergement (CPH), une structure plus pérenne gérée par l’association CeCler. Elle accueille désormais 74 personnes ayant obtenu le statut de réfugié pour une durée de neuf mois. « En dix ans, on a accueilli presque 1 000 personnes », indique Gérard Dubois, dont le village est aujourd’hui passé de 650 à 800 habitantes et habitants.

L’emploi, levier d’intégration locale

Les personnes réfugiées renforcent la main-d’œuvre du territoire de Pessat-Villeneuve. Située à quelques minutes du village, la pizzeria Angelo a stabilisé son activité grâce au centre. Faute de personnel, le gérant fermait deux jours par semaine. Désormais, il emploie plusieurs réfugiés du CPH, dont deux en CDI ayant achevé leur parcours au sein du centre, indique Fleur Van der Ploeg, responsable du pôle réfugiés de CeCler.

Plusieurs agricultrices et agriculteurs des alentours, pourtant en manque d’effectif, ont d’abord été réticents, en raison de préjugés, à l’idée d’employer ce nouveau personnel. « Maintenant, ils nous rappellent chaque année pour réitérer l’expérience et embaucher des saisonniers », sourit Fleur Van der Ploeg. « Ce n’est ni une vue de l’esprit ni un angélisme : l’accueil des étrangers peut être un moteur territorial », abonde Pierre Brun, directeur de CeCler.

La présence du CPH permet de répondre à « un besoin très local des entreprises qui bénéficient d’une main-d’œuvre en permanence, autant pour l’agriculture, l’hôtellerie, ou la
restauration », insiste-t-il. En outre, obtenir un emploi les aide dans leur insertion. Pour le directeur de l’association, « c’est un outil qui sert à lever les freins réels de l’intégration puisqu’il permet de travailler la langue, la mobilité, le savoir-être et le savoir-faire ».

Le taux d’insertion à la sortie du CPH est proche de 80 %, selon Pierre Brun, dépassant largement la moyenne nationale d’environ 40 %. « Entre 80 et 90 % des personnes accompagnées restent dans le Puy-de-Dôme une fois l’accompagnement terminé », relève la responsable du pôle réfugiés.

« J’ai étudié pendant 4 mois le français. »

Rafiullah H., arrivé en France il y a trois ans

Arrivé d’Afghanistan il y a trois ans après la prise du pouvoir par les talibans, Rafiullah H., 34 ans, a emménagé au CPH de Pessat-Villeneuve en 2024. « J’ai étudié pendant quatre mois », explique-t-il, ayant suivi 600 heures de cours de français. Son insertion professionnelle commence par des emplois saisonniers dans la récolte agricole, se poursuit en restauration à Montluçon, avant de déboucher sur un CDI dans un restaurant de la région, à Riom.

Rafiullah H., 34 ans, réfugié afghan arrivé en France il y a trois ans

Son séjour au centre s’est prolongé après le lancement d’une procédure de réunification familiale. Mais aujourd’hui sa vie est tout autre : sa famille est enfin arrivée, en janvier 2026. « Mes enfants vont aller à l’école », se réjouit-il.

Des effets sur toute la vie locale

Avec l’arrivée de ces familles, les effets du centre se font sentir au-delà de l’hébergement. « On a un effectif issu du CPH d’une dizaine d’enfants tous les ans, donc c’est important pour l’équilibre. Ça nous permet de négocier quand l’État veut fermer des classes ou qu’il menace de le faire », explique le maire de Pessat-Villeneuve. Grâce au centre, « il y a même eu une ouverture de classe à l’école primaire du village », précise la responsable du pôle réfugiés du CPH.

Même dynamique du côté des transports. L’unique bus qui desservait le village ne fonctionnait qu’à la demande, sans horaires fixes. Depuis 2024, le réseau de transport local évolue, incluant désormais une ligne de bus régulière. Pour l’élu, le lien est évident : « S’il n’y avait pas de centre, il n’y aurait sûrement pas eu cette ligne. »

L’extrême droite s’offusque

La situation profite aujourd’hui largement au reste du village. Pourtant, dès le lendemain de l’ouverture du centre en 2015, « l’extrême droite s’est hyper organisée sur les réseaux sociaux, se rappelle le maire. Ils diffusaient le numéro de téléphone de la mairie, de la préfecture et de l’association en charge du centre, en disant : “Appelez et lâchez-vous !” » Il évoque des centaines d’appels et des messages d’« horreurs ». Le centre a été tagué « Dehors les migrants » et des étiquettes hostiles ont été collées dans le village. « Tous les jours, il y avait un truc », se souvient-il, ayant lui-même reçu des lettres de menaces de mort.

En 2020, lors des élections municipales, le militantisme d’extrême droite a appelé à « éliminer » Gérard Dubois, le maire divers gauche. Il est finalement à la tête de la seule liste à se présenter à sa succession et est réélu. Le scrutin a mobilisé 52 % de la population de Pessat-Villeneuve, au-delà de la moyenne nationale.

Aujourd’hui, une partie de la population reste opposée au dispositif, selon le maire qui évoque des « irréductibles ». « Ce n’est pas au village de prendre en charge des étrangers », affirme un habitant que nous avons croisé. L’association CeCler est « financée à 95 % par l’État », rappelle son directeur. Ces positions ne semblent pourtant pas atteindre celles et ceux qui créent cette dynamique locale. « Les habitants sont bons, délicats et intelligents », raconte un réfugié politique russe, écrivain, hébergé au CPH depuis plusieurs mois. « Ils viennent très souvent au centre aider les réfugiés. »

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