La population du Mirail refuse de flancher comme ses immeubles

D’ici 2030, plusieurs immeubles du quartier prioritaire toulousain menacent d’être détruits. Pour la population, la solidarité est de mise pour préserver l’identité de la cité. Soudés, habitants et habitantes refusent de se plier aux démolitions.

Le bâtiment Messager ne loge plus personne. Ses 261 appartements ont été vidés, les uns après les autres. 13 étages de coursives nues. Des portes murées, et des vitres brisées pour décourager les squats. En contrebas, l’aire de jeux colorée attend, figée devant l’immeuble comme un jouet oublié.

« J’ai tout vécu dans cet appartement. Une vie entière », souffle Karine, le regard accroché au tripode. Après plus de trente ans au Mirail, elle a été l’une des dernières habitantes du Messager. Sofia*, elle, a prévenu ses filles : « Prenez des photos avant que tout cela ne soit plus que des souvenirs. » Son immeuble a déjà disparu. « Quand j’ai vu qu’ils le détruisaient, je suis partie en courant. J’ai pleuré. Ça m’arrachait le cœur. »

Un paysage qui se délite

L’immeuble Gluck, où vivait Sofia, est l’un des deux immeubles à avoir été rasés dans le cadre du projet de rénovation urbaine lancé par l’ANRU. Cinq autres doivent suivre d’ici 2030. Au total, 1 490 logements sociaux sont concernés par les démolitions, soit environ 8 000 personnes sur les 35 000 qui résident au sein du Grand Mirail. Pourtant, ces bâtiments conçus dans les années 1960, signés Georges Candilis, offrent de vastes appartements lumineux, traversants et sans vis-à-vis.

Au fil des mois, le maire de quartier, Gaëtan Cognard, n’a cessé de préciser l’objectif de ces démolitions : « Aérer le quartier » et « favoriser la mixité sociale », en réduisant la part de logements sociaux de 80 % à moins de 50 %. Le but ? Attirer à nouveau les classes moyennes et permettre aux ménages populaires d’accéder à d’autres quartiers hors zones prioritaires. 

Mais avec ce projet, c’est l’ensemble du paysage du Mirail qui se délite. Une pharmacie et une poste ont été déplacées, des locaux associatifs engloutis sous les gravats, puis relogés dans des préfabriqués. Deux collèges ont été rasés et des groupes scolaires fermés. Alors que certaines et certains habitants sont réinstallés dans le quartier, souvent dans des logements plus petits ou à des loyers plus élevés, d’autres sont contraints de s’éloigner davantage du centre-ville.

*Sofia, devant l'ancienne école primaire de ses enfants, désormais fermée.

Les dégradations des conditions de vie — ascenseurs et fenêtres jamais réparés, nettoyage expéditif des lieux communs — deviennent alors une contrainte, subie et silencieuse. Pour la population, cette situation rend la vie suffisamment difficile pour que le relogement ne soit plus une option. Malgré tout, « un habitant sur deux souhaite être relogé dans le quartier », affirme Valérie Guiraud de Patrimoine SA, le seul bailleur social — sur les trois présents — à encourager la réhabilitation. Une proportion qui dit l’attachement, la solidarité et le sentiment d’appartenance au quartier. 

Karine en est l’incarnation. « Ça fait quinze ans que je mène une lutte épuisante pour préserver ces bâtiments. C’est du temps que l’on me vole. » Et pourtant.

Ne pas détruire, mais construire avec

Au sein de la mobilisation, les architectes font aussi entendre leurs voix. Ils prennent pour exemple la cité bordelaise du Grand Parc, dont les travaux ont permis de transformer 530 logements sociaux à partir des concertations citoyennes. « Aujourd’hui, tout le monde se précipite pour vivre dans ces logements, dont le prix du loyer a été maintenu », précise Michel Retbi, membre du collectif Stop Démolitions. « En tant qu’architectes, on ne nous a pas appris à détruire mais à “construire avec”. Et le coût de la démolition-reconstruction d’un seul logement permettrait d’en réhabiliter trois. » 

À l’heure de l’urgence climatique, les collectifs d’architectes défendent d’autres pistes : transformer les coursives en verrières, intégrer des colocations étudiantes, revaloriser ces architectures comme elles étaient à l’origine : innovantes. 

Le bâtiment Messager a été entièrement vidé. Il fait partie des 7 tripodes Candilis touchés par le projet de rénovation urbaine. Il risque la démolition.

Les habitantes et habitants réclament — pour leur part — un moratoire d’ici aux municipales. Aux yeux de Karine et Sofia, les destructions brisent les réseaux d’entraide: « On se gardait les enfants, on allait faire les courses quand l’une de nous était malade… Au sein de l’immeuble, on était comme une famille. » Elles accentuent aussi la stigmatisation du quartier : « Lors d’une réunion en 2022, le maire du Mirail nous a quand même dit : “On veut changer les têtes du quartier” », déplorent les deux amies. Contactée, la mairie n’a pas souhaité répondre. Malgré tout, le quartier attire toujours ses fidèles. « Des personnes âgées qui ont été relogées ailleurs reviennent la journée car toute leur vie est ici », ajoute Sofia. Au pied de chaque immeuble subsistent encore les pancartes de nombreuses associations historiques, sur lesquelles le bailleur social Patrimoine SA dit s’appuyer pour revitaliser le quartier : soutien scolaire, aide administrative, espace d’écoute pour les femmes… 

En parallèle, la lutte citoyenne se poursuit. En témoigne La Reynerie Miroir, un journal local soutenu par la mairie, mais dont les financements ont diminué après la parution d’un numéro opposé aux démolitions. Face à cette pression, le magazine s’est adapté, en se contentant de publier la version du mois suivant en noir et blanc. Signe que la vie au Mirail a déjà un peu perdu de son éclat.

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