« On continue à sociabiliser » : les colocs pour seniors, remède à l’isolement

À Croix, dans les Hauts-de-France, huit personnes âgées vivent en colocation. Une alternative aux Ehpad, pour rompre la solitude, vivre en communauté et préserver son autonomie.

Dans la cuisine, le crépitement de la cafetière se mêle à Bambino de Dalida. Les assiettes sont déjà dressées pour le petit-déjeuner. Il est 8 h 30 à la Villa Nouvelle, à Croix.

Jacqueline, 88 ans, s’installe la première à table. Peu à peu, sept autres colocataires la rejoignent. On parle du froid de janvier, des rendez-vous familiaux de la journée et des chanteurs d’autrefois, qui disparaissent les uns après les autres.

Ces octogénaires partagent des trajectoires de vie similaires : la perte de leur femme ou mari et de leur entourage, le déclin de l’autonomie et un sentiment de solitude grandissant. La disparition de celles et ceux qui nous entourent et d’un peu de soi. En 2025, près de deux millions de personnes âgées déclaraient se sentir isolées en France, soit une hausse de 120 % en huit ans.

« Après la perte de mon mari, j’ai fait une dépression », raconte Jacqueline. Une chute à domicile accélère la décision : elle entre en Ehpad, une maison de retraite médicalisée. Mais l’institution ne lui convient pas. « Elle était encore trop indépendante pour une maison de retraite […] on la voyait se laisser partir et on a décidé d’agir », explique sa fille, Annie-Claude.

Elle découvre alors sur une brochure la Villa Nouvelle, une colocation pour seniors. Cinq jours plus tard, Jacqueline y emménage.

Inventer un autre lieu de vie

Quatre ans plus tôt, Marine Destroye, fondatrice et propriétaire de la maison partagée, s’était heurtée au même manque d’alternatives. Son père ne pouvait plus vivre seul, était trop autonome pour entrer en Ehpad et trop isolé pour une résidence service (logements privatifs avec des aides à la personne).

Elle imagine alors une autre forme d’hébergement : « Il manquait quelque chose à petite échelle, pour que les personnes âgées puissent continuer à vivre normalement dans une vraie maison. » L’achat d’une ancienne maison de maître, un prêt et plusieurs mois de rénovations plus tard, la Villa Nouvelle voyait le jour.

La maison partagée s’étend sur trois niveaux : les espaces communs et une chambre au rez-de-chaussée, sept autres chambres réparties sur deux étages, accessibles par un ascenseur ou un escalier d’époque — montez comme vous voulez.

Les résidentes et résidents circulent librement à l’intérieur comme à l’extérieur. Quelques règles structurent la vie quotidienne : les horaires des repas du midi et du soir, et une charte du vivre-ensemble.

« On ne peut pas remplacer l’Ehpad dans certaines situations. »

Marine Destroye, fondatrice de la maison partagée

Non médicalisée, la colocation s’adresse à des personnes capables d’assurer seules les gestes du quotidien, malgré de légers troubles cognitifs. Lorsque l’autonomie se dégrade, Marine Destroye, en charge des entrées comme des départs, se veut lucide : « On ne peut pas remplacer l’Ehpad dans certaines situations. »

En septembre dernier, une résidente a ainsi dû rejoindre une structure plus encadrée. Chaque arrivée passe par une période d’essai, où Marine évalue l’autonomie et la compatibilité avec le groupe du ou de la colocataire en devenir.

Le coût mensuel — compris entre 1 950 et 2 600 euros selon la taille de la chambre — inclut les repas, le ménage et l’accompagnement par deux auxiliaires de vie. Un tarif comparable à celui des Ehpad, estimé en moyenne à 2 570 euros par mois dans les Hauts-de-France. Mais le modèle reste fragile.

Entre un prêt immobilier conséquent, l’absence de subventions publiques pour ce type d’habitat et un concept encore méconnu, la Villa Nouvelle a mis du temps à trouver son équilibre : « Il m’a fallu deux ans pour remplir la maison », confie Marine Destroye.

Engagée au sein de la Fédération des maisons partagées seniors, la fondatrice plaide à présent pour une reconnaissance du modèle et l’instauration d’un statut légal clair, afin d’ouvrir l’accès à des aides publiques tout en prévenant de possibles dérives.

Une réduction de la consommation de médicaments

Dans sa chambre, Lucie, 76 ans, regarde les arbres au contrebas de la fenêtre. Elle confie : « J’ai la maladie d’Alzheimer. Dans ce contexte, être en communauté c’est un cadre très stimulant ; on fait attention à bien s’habiller, être à l’heure au repas, et on continue à sociabiliser. »

Lucie, 76 ans, résidente de la maison partagée.

Chacun a sa propre maladie, son propre jardin secret. L’important c’est juste de le respecter

Jacqueline, colocataire

Pour elle, vivre ici permet de rester ancrée dans le quotidien, tout en se sentant acceptée. Jacqueline, assise au salon, sourit : « Je connais tout le monde, et chacun a sa propre maladie, son propre jardin secret. L’important, c’est juste de le respecter. »

Marine Destroye acquiesce : « Cette solidarité, c’est une belle victoire. » Un effet qu’elle observe concrètement : la consommation d’anxiolytiques et d’antidépresseurs a diminué chez les résidents et résidentes. Habiter ensemble pour se soutenir dans les difficultés. Et pour les dépasser.

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