L’État incite les villes et villages à s’unir pour continuer d’exister. 840 d’entre eux ont déjà franchi le pas. Naturellement… ou à marche forcée : certaines et certains habitants ne savent plus trop où ils habitent.
«Une fusion, c’est comme un mariage : pour que ça marche, il faut de l’amour ou du pognon. Nous, n’on avait aucun des deux. » Yannick Vergneau, ancien adjoint à la mairie, résume avec un demi-sourire la fusion de Sainte-Radegonde avec Thouars dans les Deux-Sèvres.
Car le 1er janvier 2019, les 9 000 Thouarsaises et Thouarsais sont rejoints par 4 000 résidentes et résidents de Sainte-Radegonde, Mauzé-Thouarsais et Missé. Officiellement, ces villages disparaissent pour devenir le « Thouarsais ». L’attachement de la population aux anciennes localités, lui, subsiste.
Une locomotive sans wagons
Confirmation dans une des communes fusionnées à dix kilomètres du centre de Thouars, par un couple d’aînés habitués du Café de la place, une charmante enseigne à la façade bleu ciel. « Bonjour, est-ce que vous habitez Thouars ? » Réponse spontanée : « Non, on habite Sainte-Radegonde. » Sept ans ont passé, mais les appellations sont tenaces. « On ne sait plus où on habite, on ne comprend plus qui fait quoi… » déplore Yannick Vergneau, qui regrette une fusion trop peu préparée. Une habitante de Mauzé-Thouarsais complète : « Sur les courriers, je n’écris pas Thouars, j’écris Mauzé. » Pour elle, la disparition serait plutôt celle de Monsieur le maire. « On ne le voit plus, même aux vœux du maire. Il ne se déplace quasiment jamais ici. »
Dans la « salle du Président » à l’Hôtel des communes, Bernard Paineau, candidat à sa réélection, explique l’intention de la fusion : créer « une carte d’identité plus attractive, notamment auprès des entreprises » en faisant de « la ville-centre une locomotive ». Serait-elle partie sans les wagons ? « Les territoires sont très différents, ce qui a créé un manque de cohérence. Les inégalités territoriales se creusent entre le bourg historique et les communes en périphérie », regrette Axel Urbain, tête de la liste d’opposition de gauche, Thouarsais en commun. « Par exemple, le développement des lignes de bus gratuits ne profite quasiment qu’à Thouars-centre. »
« On ne sait plus où on habite. »
Yannick Vergneau, habitant de Thouars
Nathalie Robert, patronne d’un bar-PMU à Sainte-Radegonde, montre du doigt un poste de radio diffusant une musique assourdissante. « Juste à cause de ça, je paie plus cher la Sacem [prélèvements de droits d’auteur] parce qu’on a changé de barème en ajoutant 10 000 habitants. » S’y ajoute un taux d’imposition en hausse, dû à une obligation légale de lisser les tarifs, par rapport à ceux, supérieurs, de Thouars-centre. Une hausse justifiée pour l’édile Bernard Paineau : « Sans la fusion, les habitants des communes déléguées auraient eu à payer davantage pour que tous les projets menés soient réalisés ». Des investissements bien visibles : la rénovation du château de Mauzé, la refonte de la place centrale de Thouars, la création de pistes cyclables…
« Le maire a bénéficié d’un effet d’aubaine lié au Covid : les subventions [pour la création de communes nouvelles] censées durer trois ans ont été maintenues, mais nous sommes inquiets pour l’après-mars 2026 », alerte Axel Urbain, critique envers la fusion. « Les CCAS (Centres communaux d’action sociale), par exemple, ont fusionné et il y a moins d’agents pour aller à la rencontre des gens, ce qui accentue la perte de lien social. » De son côté, Bernard Paineau concède « quelques erreurs commises dans le lien de proximité avec les habitantes et habitants de communes déléguées ». Il envisage d’étendre encore la ville, « car pour l’instant ça manque un peu de cohérence ».
Moins de dossiers, et plus de budget
Dans l’Avesnois (Nord), en plein territoire rural des Hauts-de-France, la population d’Amfroipret et de Bermeries voit la fusion de leurs communes plutôt comme une réussite, grâce à la proximité déjà forte des deux villages.

Depuis quinze ans, les enfants d’Amfroipret fréquentent l’école de Bermeries. Depuis toujours, les croyants de Bermeries se rendent à l’église Saint-Nicolas à Amfroipret. Et pour faire la fête, tout le monde se retrouve dans la salle des fêtes de Bermeries. Le monument aux morts, quant à lui, présageait déjà la fusion, car les soldats morts au combat lors des deux guerres « étaient autant d’Amfroipret que de Bermeries » selon Philippe Eustache, le maire actuel de la nouvelle commune.
Fin 2024, les deux maires s’accordent. Après un demi-siècle de bon voisinage, ils décident de se lier à jamais. Quelques mois plus tard, le 1er janvier 2025, un arrêté préfectoral crée officiellement l’Orée de Mormal, du nom de la forêt voisine.
« Les enfants fréquentaient la même école. »
Philippe Eustache, maire de l'Orée de Morma
Une fois les communes fusionnées, le nouveau maire et ex-maire d’Amfroipret a vu ses dossiers administratifs se réduire largement, et son budget augmenter. D’une part, l’Orée de Mormal — parce qu’elle a dépassé le seuil des 500 habitants — bénéficie maintenant d’une revalorisation de dotation budgétaire. D’autre part, elle jouit des subventions d’État bonus débloquées après toute fusion de communes. Environ 50 000 euros de recettes en plus par rapport à l’année précédente, une vraie aubaine financière pour le maire.
Les habitantes et habitants, eux, avaient été consultés en janvier 2024 pour se positionner sur le sujet. Après le décompte des votes (un tiers de participation), 70 % se sont prononcés en faveur de la fusion.

Un an plus tard, si certains anciens regrettent le changement de nom, synonyme selon eux d’un effacement de l’identité de chaque commune, un sentiment général de satisfaction transparaît dans les discussions avec les habitants.
Pour les économies d’abord, mais aussi pour le rapprochement qu’elle a permis. « Il y avait un peu une concurrence entre les deux villages et le fait de se rencontrer et de ne faire plus qu’un, ça crée de l’harmonie », confie Priscilla, Oréenne d’une quarantaine d’années. « Et puis en plus, c’est joli “L’Orée de Mormal” ». Plus poétique en tout cas que “La bordure de Mormal”.»




