Dans une ancienne bergerie des Alpes-de-Haute-Provence, on réinvente de nouvelles façons de faire collectif grâce à des séjours autour de l’écriture et de l’écologie.
Il est des lieux qui imposent d’emblée leur propre rythme. Passé le village de Saint-Geniez, le goudron s’efface au profit d’une piste ingrate, un ruban de terre biscornu qui met les châssis à l’épreuve. Il faut s’enfoncer longtemps dans ce dédale de poussière pour que le domaine se livre enfin : une immense bâtisse en pierre au centre et d’anciennes fermes forment un petit hameau autarcique sur un terrain de 50 hectares.
Bienvenue à la Zeste (pour Zone d’expérimentation sociale, terrestre et enchantée) ! Le lieu est une coopérative où l’on trouve des gîtes et l’École des vivants qui propose des formations et des stages.
La Zeste est née à la sortie du confinement, fin 2020. À l’initiative de Sophie Zed et d’Alain Damasio, le célèbre écrivain de fiction (notamment de La Horde du Contrevent et des Furtifs). Elle s’érige là où, ailleurs, le lien social s’effiloche. « On est tous dans des bulles, ne serait-ce que par nos boucles numériques, constate Sophie, la cofondatrice. Des groupes assez narcissiques qui font que tu ne te confrontes plus à l’altérité. »
La Zestuelle du vivant
À l’École des vivants, on ne vient pas consommer un savoir mais l’éprouver dans le pratiquer ensemble. On vient pour écrire, débattre, jardiner et penser autrement. Les thématiques des stages croisent l’art, l’écologie et la politique : ateliers d’écriture avec Alain Damasio, formations militantes, stages sur le « vivre ensemble »…
Après le confinement, « l'autre était devenu une menace. Il fallait réapprendre à se côtoyer toute une semaine, partager une cuisine, un banc, un silence. »
Sophie Zed, cofondatrice de la Zeste
Le coût du nous
Les sessions durent cinq ou six jours, le temps de briser les carapaces. Sophie se rappelle les premiers stagiaires post-confinement : « Les gens avaient souffert de la solitude, l’autre était devenu une menace. Il fallait réapprendre à se côtoyer toute une semaine, partager une cuisine, un banc, un silence. »
La Zeste fonctionne en Scop : les bénéfices éventuels sont réinvestis dans le lieu, il n’y a pas d’actionnaires à rémunérer. Des stages à prix variable sont proposés (de 400 à 800 euros), avec des possibilités de réductions ou de paiements échelonnés, en fonction des ressources de chacun et chacune. Les formations professionnelles, elles, sont plus coûteuses. Les stages d’écriture animés par Alain Damasio nécessitent la constitution d’un dossier de financement.
Pour garantir l’accessibilité de ces moments, la Zeste jongle avec les tarifs. Des stages à prix variable sont proposés (de 400 à 800 euros), en fonction des ressources de chacun et chacune. Les formations professionnelles, elles, sont plus coûteuses. Les stages d’écriture animés par Alain Damasio nécessitent la constitution d’un dossier de financement et peuvent être pris en charge partiellement au titre de la formation professionnelle.
L’École des vivants fournit un devis détaillé et tous les documents nécessaires pour déposer une demande auprès d’un employeur ou via un conseiller France Travail.
Gérer une Scop en tenant la promesse d’une gouvernance partagée sans y laisser sa vie personnelle est un défi épuisant. « C’est très difficile de tout gérer parce que tu arrives avec tes compétences au départ, témoigne Marie, la régisseuse des lieux. Et puis, il y a un moment où tu n’arrives plus à faire ce pour quoi tu es venue, donc ça te met en tension. »
Cinq personnes sont salariées (toutes sont rémunérées au SMIC) et d’autres sont associées. À cela s’ajoute la notoriété d’Alain Damasio. Son nom attire les foules, mais peut parfois occulter le travail invisible des petites mains.
L’équilibre reste fragile : « Pour que le projet reste viable, il faudrait que les subventions représentent 20 % de notre budget, estime François, le responsable administratif. La vente de stages et de séminaires ne suffit pas à couvrir les charges. » Certains projets ont en effet un coût élevé, comme la construction de la serre bioclimatique, salutaire pour le maraîchage en haute altitude.
Reste que les gens repartent avec autre chose qu’un week-end d’initiation : des amitiés improbables, des règles de faire-ensemble. La Zeste se veut lieu d’accueil, imparfait mais ouvert, où l’on teste d’autres façons de faire collectif. Un lieu qui tâtonne, se corrige, se fissure parfois sous le poids des désaccords : « C’est jamais tout rose, prévient François, on a du faire intervenir une facilitatrice plusieurs fois pour régler des désaccords sur la charge de travail ou la répartition des tâches ». Mais la Zeste montre qu’on peut ouvrir nos imaginaires sans ignorer la dureté du réel.
« Je nous vois comme des gens, parmi d’autres, qui sèment des graines. Et peut-être que ces graines germeront », sourit Marie. Derrière nous, la Zeste s’efface, mais l’empreinte du lieu reste logée sous les ongles.
Nous redescendons vers le brouhaha des villes, mais quelque chose continue de travailler. Une graine dans la paume, la roche au bout des doigts, on emporte avec soi ce « vif » : un nous-vement qui se met en marche.




