En Haute-Savoie, les équipes de l’association Retis interviennent depuis plus de quinze ans auprès de jeunes suivis par l’aide sociale à l’enfance (ASE). Au plus près des familles, elles favorisent la prise en charge des enfants par leur entourage proche.
Une feuille griffonnée de bulles, de noms et de numéros de téléphone. Au centre, le prénom d’une enfant. Tout autour, les parents, grands-parents, oncles, tantes, amies… « Un enfant n’existe pas seul. Il est inscrit dans un réseau relationnel », explique Mohamed L’Houssni en pointant du doigt cette « écomap », qui cartographie l’univers affectif de cette petite.
Dans son bureau, au rez-de-chaussée d’un immeuble du centre-ville de Thonon-les-Bains, le directeur de Retis, l’association de protection de l’enfance qu’il a fondée en 2008, est habité par une mission : travailler avec l’entourage élargi des jeunes suivis par l’aide sociale à l’enfance (ASE), pour mieux les accompagner. D’Annecy à Thonon-les-Bains, ses intervenants travaillent « en équipe » avec la famille et les proches de ces mineurs en danger. En espérant, en bout de course, livrer à la vie des jeunes entourés et aimés.
Deuxième cercle
« Notre société est de plus en plus individualiste, avec un fonctionnement centré sur les parents », avance Mélanie Rault, cheffe de service au sein de l’association savoyarde.
De fait, la cohabitation en famille élargie, avec les grands-parents ou les cousins par exemple, fait aujourd’hui figure d’exception : 1,9 % des foyers étaient concernés en 2020, d’après l’Insee. Une part réduite de moitié en trente ans. Et à en croire les études de la Fondation de France consacrées à la solitude, les réseaux de sociabilité des Français s’appauvrissent. « Les parents se disent donc qu’en cas de problème avec leur enfant, les autres ne peuvent pas aider », poursuit-elle.
Lorsqu’une situation familiale s’envenime et que les institutions interviennent, là aussi, l’entourage risque de s’effacer du paysage. À plus forte raison dans le cas d’un placement en foyer ou en famille d’accueil : la spirale de l’isolement s’accélère, et laisse aux portes de l’âge adulte des jeunes sans attaches ni ressources.

« On allait directement de la case parents à la case institution, sans passer par ce « deuxième cercle » », raconte Mohamed L’Houssni. Glanant expérimentations et exemples à l’étranger, il imagine donc, dès 2006, une structure hybride. Retis finit par voir le jour. Son service dédié aux placements des jeunes chez leurs proches ouvre trois ans plus tard.
La conférence familiale, un outil précieux
Ce matin, au siège de l’association à Thonon, le portable du directeur sonne : c’est une mère, atteinte de troubles psychiques. Avec sa fille, suivie par l’ASE, la situation s’est tendue. Pour trouver une issue à la crise, les équipes de Retis planchent sur l’organisation d’une conférence familiale. « Le principe, c’est de voir les décisions importantes pour l’enfant prises par son entourage », explique Mélanie Rault. Après plusieurs semaines de préparation — ou quelques jours en cas d’urgence — , écomap du jeune à l’appui, « les personnes qui comptent pour lui » sont rassemblées en présence de professionnels. Parfois jusqu’à quinze personnes. En plus de la famille, peuvent être présentes des personnes du corps enseignant, du voisinage, une ancienne nounou…

En préambule, un temps d’information sur la situation de l’enfant et ses besoins — scolarité, santé… — est prévu. S’ouvre ensuite le « temps privé », le cœur de la conférence. Les professionnels s’éclipsent, le groupe débat. Et convient d’un plan d’action.
La clé de la réussite ? « Croire en la famille », répond Mélanie Rault, du tac au tac. D’après son expérience, ces réunions aboutissent toujours. Même lorsque les discussions s’étirent jusqu’au soir. Les intervenants et intervenantes consolident enfin le plan proposé : qui accueillera l’enfant pour les vacances ? Qui le conduira à son rendez-vous chez le psy ? Le tout est assorti d’un bilan, sous trois mois.
Tiers digne de confiance
« Tout le monde est prêt à faire quelque chose à la hauteur de ses possibilités. Cela entraîne une solidarité familiale et du soutien », analyse Mélanie Rault. Grâce à cette méthode, elle parvient même à mobiliser les proches plus réticents : « Ce n’est pas si compliqué de convaincre, dès qu’on renvoie à l’intérêt de l’enfant. »
Lors de ces conférences peut naître, chez les proches, la vocation d’accueillir le jeune chez soi et s’en porter garant — sans toutefois bénéficier de l’autorité parentale. On devient alors, sur désignation du juge des enfants, un « tiers digne de confiance ». Le recours à cette formule, reconnue depuis 1958 et favorisée par la loi Taquet de 2022, reste marginal en France. Retis s’en empare dès ses débuts pour que cette exception devienne « une réponse à part entière », se souvient Mohamed L’Houssni. En Haute-Savoie, la part des placements chez un tiers surpasse la moyenne nationale — 11 % contre 8 %.
« Ce qui prime pour l’enfant, c’est la sécurité affective. »
Bruno Machado, responsable chez Retis
Saïd Attalah fait partie de ces proches devenus des protecteurs, parfois du jour au lendemain. Il y a trois ans, ce chauffeur de bus quarantenaire voit débarquer chez lui sa petite sœur, fragile psychologiquement et en burn-out parental, avec sa fille d’un an et demi sous le bras. Lui qui n’a rencontré sa nièce qu’une seule fois dans sa vie devient son « tiersdigne », et bénéficie des conseils de Retis. L’association propose en effet, sur orientation du juge ou de l’ASE, un accompagnement pour ces aidants — au nombre de 161 en 2025.
Car exercer une forme de « co-parentalité » n’est pas de tout repos, explique Marianne Rousseau, assistante sociale du service « tiers ». Il y a les irritants du quotidien, comme pour cette grand-mère qui tempête contre les douches à rallonge de son petit-fils. Mais aussi les soucis plus lourds, parmi lesquels la relation avec les parents, la fatigue, les obstacles administratifs.
Les équipes s’appuient sur une juriste pour démêler certaines situations. Psychologues et travailleurs sociaux se rendent de maison en maison pour faire une médiation, recadrer si nécessaire. Un travail de fourmi qui évite les ruptures. En 2024, parmi les 22 jeunes sortis de ce dispositif, deux seulement ont basculé sur un placement en institution.
« On trouve toujours une solution »
La qualité du service rendu implique d’être disponible sur le temps des familles. Sous-entendu de travailler en horaires décalés et deux samedis par mois. Et surtout, de faire confiance, là où les institutions et certains professionnels se montrent encore trop frileux voire « méfiants » à l’égard de l’entourage, soupçonné d’être défaillant, analyse Bruno Machado, responsable du service « tiers ». « Or ce qui prime pour l’enfant, c’est la sécurité affective », martèle-t-il. Pour accomplir cette petite révolution de culture professionnelle, l’association insiste sur la formation continue pour son équipe, à haute dose.

« On est des artisans chez Retis, on trouve toujours une solution », glisse Mathilde Bilal. Elle-même, à rebours des conventions, est devenue la tiers d’Anna*, dont elle était l’éducatrice. De quoi lui offrir un ancrage. Encore déscolarisée il y a trois ans, ballottée de foyer en foyer, la jeune fille de 17 ans vit désormais dans un studio attenant à l’immeuble de Mathilde et brille en classe de première. Pour les grandes occasions, elle dîne avec la famille élargie de sa tiers. L’ado rêve de poursuivre des études de criminologie en Belgique. « En partant, j’ai peur de perdre ce lien-là, confie-t-elle. Mais Mathilde m’a rassurée : elle ne va pas me lâcher. »
*Le prénom a été changé.




