Le nombre d’exploitations agricoles en France a été divisé par quatre depuis 1970. Devant l’agrandissement de celles qui perdurent et les crises à répétition du secteur, reprendre une ferme lorsque l’on ne vient pas d’une famille de paysans nécessite de la ténacité et de la passion. Reportage en Maine-et-Loire.
Faut-il être un « fils de » pour devenir agriculteur ? On pourrait le croire. En Maine-et-Loire, troisième département français comptant le plus d’emplois agricoles, rares sont les exploitants qui connaissent des collègues fraîchement installés issus d’un autre milieu. « Ah non, il n’y a que des fils et filles de paysans par chez moi », glisse l’un d’entre eux. Ils représentent pourtant près d’un tiers des nouveaux entrants.
Fille d’une mère ouvrière en boulangerie et d’un père menuisier, Flavie Brin, 24 ans, fait partie de ces nouveaux visages de l’agriculture. Son installation, six mois auparavant, dans un élevage laitier à Saint-Léger-sous-Cholet, relève de l’anomalie. « J’avais tous les préjugés possibles sur le métier : que ce n’était pas fait pour les femmes, que c’était trop physique… Mes parents racontaient toujours que l’on ne pouvait pas en vivre, que les agriculteurs n’étaient pas des gens heureux. Je me rappelle encore de ma grand-mère qui disait : “un agriculteur égale un suicide” », souligne-t-elle dans la stabulation de sa ferme.
Un stage obligatoire dans cette exploitation, pendant son bac pro élevage de chiens et chats, a bousculé les clichés. « J’ai adoré ne pas avoir de routine, changer d’activité en fonction de la météo… » Son maître de stage de l’époque, Stéphane Tricoire, est aujourd’hui son associé. Le duo se partage une centaine de vaches de races prim’holstein, rouge norvégienne et fleckvieh autrichienne sur 150 hectares.
L’argent, nerf de la terre
L’Hexagone perd environ 10 000 exploitations agricoles par an et près de la moitié des agriculteurs seront à la retraite d’ici 2030. D’après Alain Guiffès, membre du comité départemental de la Confédération paysanne : « 550 fermes sont rayées de la carte de Maine-et-Loire chaque année. »
« Sans les jeunes venus de l’extérieur, l’agriculture va crever, poursuit-il, ça voudrait dire rester sur des logiques d’agrandissement, en monocultures, au détriment de la qualité… »
Le nœud du problème est connu depuis des dizaines d’années et tient en un mot : rentabilité. « Tout le monde voit bien que c’est un beau métier, au contact de la nature. Mais le renouvellement des générations s’enraye parce qu’il n’y a pas de sous », note Philippe Grégoire, coprésident depuis 2020 du Samu social agricole, organisation nationale qui vient en aide aux agriculteurs en difficulté.

« La passion, c’est bien, mais quand je vais au supermarché, je ne paie pas avec mon chèque passion », regrette-t-il. Même pour celles et ceux déterminés à faire de l’agriculture leur métier, trouver son lieu de production est laborieux.
« La passion, c’est bien, mais quand je vais au supermarché, je ne paie pas avec mon chèque passion »
Philippe Grégoire, agriculteur et coprésident du Samu social agricole
Beaucoup de coopératives agricoles poussent les exploitants à l’agrandissement et à l’acquisition de matériels toujours plus performants, tels que des robots de traite. Autant d’investissements qui augmentent la valeur d’une ferme pour les nouveaux entrants désireux de reprendre un bâtiment existant. D’autant que les sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer), chargées de réguler le marché des terres agricoles, sont régulièrement accusées par les exploitants et les syndicats de prioriser les agriculteurs déjà établis.
Des bœufs dans la chèvrerie
Ryan Amroussi, 19 ans et un bac pro conduite et gestion de l’entreprise agricole en poche, a choisi « l’option reprise ». Sa mère travaille dans la restauration, son père est préparateur de commandes en logistique. Il projette de s’installer en décembre au nord d’Angers dans une ancienne chèvrerie, dont il fait défiler les photos sur sa tablette. Coût de l’emprunt : environ 700 000 euros. « J’ai déjà eu le premier contact avec ma banque : on m’a dit que c’était raisonnable. Certains rachètent pour plus d’un million d’euros. »

Seul à la tête de la ferme, Ryan souhaite produire de la viande bovine en agriculture biologique. « Ce modèle permet de produire pour pas cher, d’utiliser des ressources présentes sur la ferme et d’obtenir plus de labels. »
Avant même de débuter son activité, il devrait toucher une aide à l’installation de 42 000 euros, commune à tout lancement d’activité pour les jeunes agriculteurs dans le département. Plus que le montant moyen national de 31 000 euros. « Au début, j’étais sceptique pour mon installation. Je voulais attendre d’avoir 25 ou 30 ans pour me lancer, mais ça laisse peu de temps pour rentabiliser. »
« Je voulais attendre d’avoir 25 ou 30 ans pour me lancer, mais ça laisse peu de temps pour rentabiliser. »
Ryan Amroussi, 19 ans, en cours d'acquisition d'une chèvrerie
Fille d’une mère œuvrant en famille d’accueil et d’un père pépiniériste, Lison Lorre, 29 ans, s’est elle aussi lancée très tôt. C’était en 2019, elle avait 22 ans. « Je n’étais pas du tout inquiète. Les grands enjeux de la profession tels que l’accord du Mercosur, c’est le genre de trucs auquel je ne pensais pas du tout au début, souligne l’éleveuse caprine de Mauges-sur-Loire. Peut-être que je ne me serais pas installée si on ne m’avait pas proposé. »
« On a le mérite de dire : ouais, je galère »
Lison intègre une exploitation bien huilée qui roule alors depuis une dizaine d’années. Elle y rachète ses parts pour 70 000 euros. Aujourd’hui, la ferme compte 350 chèvres. Période de mise-bas oblige, des chevreaux voient le jour par dizaines ces dernières semaines. « On sait que l’on n’aura pas un seul jour de repos d’ici la fin », sourit Lison Lorre.

Comme Flavie Brin à travers son groupement agricole d’exploitation en commun (GAEC), l’association est une alternative pour s’installer sans trop risquer. Parfois seulement en apparence : « Certains exploitants, quand ils voient que ça fait 15-20 ans qu’il n’y a pas de sous à la fin du mois, refilent la patate chaude à un jeune qui n’a pas été formé », grince Philippe Grégoire.
Selon lui, ces exploitants montrent l’excédent brut d’exploitation (EBE), soit la rentabilité brute de l’activité, comme totem d’une bonne santé financière. « En réalité, il faut aussi regarder les emprunts qui restent à payer, s’il y a des factures non réglées… »
Des formations administratives sont généralement dispensées dans les cursus agricoles pour ne pas tomber dans ces pièges. Mais là encore, les jeunes non issus du monde agricole ne se sentent pas toujours à leur place. « Ces écoles forment à des types d’élevages et de cultures qui ne sont pas ceux visés par les paysans venus du monde extérieur », analyse Alain Guiffès.
La plupart des jeunes rencontrés confient le décalage ressenti avec celles et ceux qui ont toujours baigné dans le monde agricole. « T’en as qui te disent qu’ils savent conduire un tracteur depuis leurs 14 ans, raconte Flavie Brin. Mais d’un autre côté, nous, on a le mérite de dire : “ouais, je galère, mais j’ai appris mon métier de A à Z et je ne viens pas de ce milieu-là”. »
« Ouais, je galère, mais j’ai appris mon métier de A à Z et je ne viens pas de ce milieu-là. »
Lison Lorre, jeune agricultrice de 29 ans




