La presse locale fait vivre la démocratie mais prêche parfois dans le désert. À Percy-en-Normandie, à Guérande ou ailleurs en France, des citoyennes et citoyens tentent d’innover pour informer leur voisinage.
La pluie normande s’acharne sur les vitres de ce bureau postal désaffecté. « Les gens ont mis du temps à comprendre ce que c’était », confie Caroline Gaujard-Larson en sirotant son café. Repris en 2022 par cette journaliste, les anciens locaux de la poste de Percy-en-Normandie sont devenus le Cancan Café, un tiers-lieu associatif. C’est à la fois un café, une friperie, une galerie et un espace de coworking, de conférences ou d’ateliers médias. Un joyeux fouillis complété par une newsletter hebdomadaire gratuite d’information locale : La Lettre de Cancan.
« Je ne me voyais plus trop dans une rédaction classique », précise cette ancienne correspondante à Moscou. Car la presse quotidienne régionale (PQR) vit mal, comme la plupart des journaux imprimés. Les ventes sont en baisse, le lectorat vieillit. Même si l’audience s’étend grâce à Internet, sa mauvaise santé économique entraîne des coupes budgétaires qui touchent parfois même les nécessaires correspondantes et correspondants locaux.
La disparition d’un média de proximité, un tiers des Françaises et des Français l’ont déjà constatée. Tiré d’une étude publiée en novembre 2025, ce chiffre inquiète son coordinateur, David Medioni, directeur de l’Observatoire des médias de la fondation Jean-Jaurès : « Quand des services ferment et que le média local disparaît, cela dégrade le sentiment d’appartenance et l’envie de s’engager dans la vie du territoire. » Bref, c’est toute la démocratie qui vacille.
Un sentiment d'appartenance fragilisé
Des déserts médiatiques en France, il n’y en a pas vraiment… du moins, pas encore. Mais certains territoires se sentent abandonnés. « Nous, journalistes, médias, avons une responsabilité dans tout ça, éclaircit David Medioni. La campagne présidentielle américaine a été plus suivie chez Joe Rogan [influenceur-animateur de podcasts] que sur CNN : ça interroge sur la façon dont on informe les gens, sur comment on fabrique l’information et participe au flux continu. »
« En PQR, le format n’est plus vraiment adapté », explique Caroline Gaujard-Larson. Pour elle, la relation au lectorat s’effrite dans les médias qui n’évoluent pas assez vite.
Avec les 2 000 abonnements de La Lettre de Cancan, les newsletters sont pour elle le compromis, même imparfait, entre l’imprimé et le numérique à moindre coût : « À chaque fois, je reçois des mails de dames qui me remercient personnellement de leur avoir envoyé la lettre… alors que c’est automatisé. »
« Ça veut dire renouer le dialogue, trouver des moyens pour plus de partenariats citoyens-médias. »
David Medioni, Directeur de l'Observatoire des médias (Fondation Jean-Jaurès)
Ces petits gestes sont masqués par les géants du numérique comme Google ou Meta. La presse semble se plier désormais aux algorithmes qui ne récompensent que l’audience. Pour David Medioni, il faut sortir de cette logique pour aller vers le public : « Ça veut dire renouer le dialogue, trouver des moyens pour plus de partenariats citoyens-médias. »
Cancan Média a ainsi expérimenté La Cloche cette année, un magazine de 40 pages imprimé à 200 exemplaires. Écrite par des habitantes et habitants de 15 à 75 ans et encadrée par Caroline et une de ses collègues, la revue participative vise à représenter les actrices et acteurs de 27 communes de la région. L’objectif est d’en publier un par an.
À 250 kilomètres plus au sud, Servane Bigot fait un pari similaire, mais 100 % numérique. Cette ancienne gérante de bistrot et de conserverie bio tient le groupe « Les Culs salés de Guérande » (Loire-Atlantique) sur Facebook depuis 2016.
Ce « lieu de regroupement d’information citoyenne » compte aujourd’hui 36 000 membres, plus de deux fois la ville de Guérande. « Sur Internet, on peut dire tout ce qu’on veut », reconnaît-elle, donc chaque profil est scruté et authentifié par une équipe de six bénévoles. S’occupant aussi de la production du contenu, ils essaient de ne pas dépasser les 40 publications par jour : « Comme dans un journal, tout peut être lu dans une journée. »
Le coût d’une information indépendante
Sur le groupe des « Culs salés », pas de publicités, ni d’annonces payantes. Et quand un dossier politique arrive, Servane Bigot s’en méfie, surtout en période électorale. Ceux-ci sont directement envoyés aux médias locaux, dont c’est le métier : « La presse a un filtre, une compétence. On a besoin de journalistes. »
Chez Cancan en revanche, ni les publicités, ni les sujets politiques ne sont écartés. Caroline organise même un débat pour les municipales 2026 à l’hôtel de ville de Coutances. Elle garde néanmoins ses distances avec les communes : « Pour les aides, je vais chercher plus loin… La Direction régionale des affaires culturelles, l’Union européenne, parfois la région, mais jamais la commune, à part la location du bâtiment. » Un moyen pour elle de préserver l’indépendance de Cancan Média, sous le statut de société anonyme séparée de l’association.
Grâce à l’énergie dépensée et le temps passé, La Lettre de Cancan et « Les Culs salés de Guérande » ont réussi à faire leur place. « Une formule a émergé et commence à être viable, affirme Caroline. Si j’en avais les moyens, j’en ouvrirais quatre, là, maintenant. Je vois exactement où les mettre. »




