À Montreuil-sous-Bois, une friche en attente du tramway est devenue un terrain d’aventure imaginé et construit par des enfants du quartier. Tyrolienne, cabanes et assemblées citoyennes : la ville est pensée à hauteur d’enfants.
Un dimanche de février, huit degrés ressentis six, une légère bruine, des jeux glissants…mais pas de quoi dissuader Cataline, Ebaa, Eusebiu, Gabriel et Zahra de se rendre au « terrain de la bonne aventure » de Montreuil-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). Les enfants ont tous répondu présents, ne serait-ce que pour faire une heure de tyrolienne et quelques cabanes improvisées.
Ces enfants n’occupent pas seulement ce lieu : ils l’ont imaginé et construit. En 2020, ce terrain n’était qu’une friche située entre le quartier pavillonnaire des Ruffins et celui de Montreau-Le Morillon, composé à 90 % de logements sociaux. Elle était gelée dans l’attente de l’arrivée du tramway T1. Poussés par l’association d’architecture pédagogique Didattica, les enfants du centre de loisirs Paul-Lafargue et du collège Maï-et-Georges-Politzer s’investissent dans des ateliers hebdomadaires pour aménager le terrain vague et le parvis
du collège, à quelques dizaines de mètres.
« Manger, tyrolienne, dormir »
« Mon moment préféré, c’est le premier chantier », se souvient Gabriel, 12 ans. À l’époque, il en avait six. Il a grandi avec l’association. « C’est là qu’on est devenus amis », sourit Zahra, 12 ans aussi. Ce qui leur plaît ? « Imaginer des choses », pour Gabriel. « Les construire », pour Zahra.
Dessins, maquettes, échanges avec les habitants : rien n’est laissé au hasard par les architectes en herbe. Au cours d’une assemblée citoyenne en 2021, le projet de tyrolienne est choisi pour la friche. Cinq ans plus tard, celle-ci est désormais accompagnée d’une cabane en hauteur construite cet été dans le marronnier, de toilettes sèches, d’un vaisselier et d’autres structures improvisées. Elles sont toutes conçues par les enfants du quartier, accompagnés par des architectes, paysagistes et personnes en service civique. Les CM1-CM2 de l’école Daniel-Renoult rejoignent l’aventure en cours de route.
Aujourd’hui, Eusebiu, 12 ans, et son petit frère Cataline, 9 ans, posent les fondations d’une cabane à plusieurs étages, faite de palettes, de bâches et même équipée d’un système d’isolation. Ils vont pourtant la démonter juste après. C’est le concept des terrains d’aventures, qui apparaissent dans les années 1970 en France : des friches laissées à la libre imagination des enfants, sans consigne imposée par les adultes.
« Depuis que le terrain est là, je sors un peu plus de chez moi. »
Zahra
Les deux frères ont pu introduire leurs amis à leur nouveau terrain de jeux. « Nos amis ne jouent plus sur leur téléphone, ils sont ici avec nous maintenant. Ils font manger, tyrolienne, dormir », s’amuse Cataline. Zahra l’admet volontiers : « Depuis que le terrain est là, je sors un peu plus de chez moi. » Pendant l’après-midi, de nouveaux enfants s’approchent. « Entre ! Donne-moi le numéro de tes parents pour que je les ajoute au groupe WhatsApp », lance Léa Longeot, riveraine du quartier et coordinatrice de Didattica, à l’origine du projet.
Jouer pour se réapproprier l’espace public
Le terrain de la bonne aventure répond à une disparition : celle des enfants dans l’espace
public. L’Ademe révélait en 2025 un recul de l’âge moyen du premier déplacement
autonome, à 11,6 ans pour les enfants d’aujourd’hui contre 10,6 ans pour leurs parents.
À cela s’ajoute le phénomène des « enfants d’intérieur », qui sortent de moins en moins. Il
touche davantage les moins favorisés — qui n’ont pas de vélo ou d’espace extérieur — et
les petites filles. De fait, les espaces publics excluent les enfants : les trottoirs sont étroits,
les voitures roulent vite et la verdure disparaît.
L’institution préconise ainsi de repenser la ville à hauteur d’enfants, en les mettant au cœur de l’analyse. « Nous voulons recréer des démocraties locales en passant par les enfants. Ils sont naturellement curieux de l’autre et ont le temps de s’investir », explique Léa Longeot.
Le débat est au cœur du projet. Lorsque l’idée de créer un espace pour les filles sur le
parvis du collège émane, Eusebiu propose, lui, de « couper le cercle en deux, avec les filles
d’un côté et les garçons de l’autre ». Il écrit un texte pour défendre son idée, qui génère un
débat dans lequel petits et grands prennent part.
« Nous voulons recréer des démocraties locales en passant par les enfants. Ils sont naturellement curieux de l’autre et ont le temps de s’investir »
Léa Longeot, coordinatrice de Didattica
La « montreuilloise attitude »
Ebaa, 15 ans, est engagée dans les chantiers de l’association depuis 2023. Installée à Paris depuis la rentrée, elle a fait plus d’une heure de trajet pour revenir sur le terrain. « J’ai tout aimé, surtout le travail collectif », confie-t-elle. « Je ne parle pas très bien français, mais j’ai appris à mieux communiquer avec les gens », relate-t-elle.

Sa mère Shereen, arrivée du Soudan il y a deux ans, évoque la « montreuilloise attitude », cet élan de solidarité portée dans les projets citoyens. Dans le quartier, plus d’un tiers des foyers sont monoparentaux, à l’image de celui de Shereen, qui écrit une thèse en élevant sa fille. « Créer des espaces d’autonomie pour les enfants, c’est aussi décharger un peu les parents », explique Léa Longeot.
Au printemps, Ebaa deviendra « ambassadrice », pour transmettre son expérience aux nouveaux jeunes architectes qui prendront le relais. Léa Longeot cherche désormais de nouveaux financements dans le département pour prendre le relais de la région Île-de-France et du dispositif TempO’, afin de poursuivre les chantiers aux prochaines vacances. Elle sollicite par exemple le fonds Zero Déchets ou encore la labellisation du terrain en tiers lieu. « On a un lieu à défendre », conclut-elle, enthousiaste.




