Dessiner, sculpter, modeler : l’art face à la précarisation d’un quartier

Et si la créativité était la clé pour retisser du lien ? À Cantepau, c’est ce que la mairie d’Albi expérimente depuis 2023 avec la construction d’un espace d’arts créatifs ouvert aux habitants et habitantes du quartier.

Comme tous les mercredis, Manuela accueille ses élèves pour son cours de poterie. Anton, 6 ans, exhibe fièrement le monstre qu’il vient de modeler. La professeure l’affirme, l’espace des arts créatifs Pierre-Astier est une « bénédiction » pour les « bouts de chou » du quartier de Cantepau.

Dans la pièce voisine, Claire anime son atelier de dessin avec des adolescents. Les rires fusent dans ce bâtiment inauguré en 2023, intégré à la maison de quartier.

Situé dans le nord-est de la ville d’Albi, Cantepau a été classé zone urbaine sensible en 1996, devenant depuis une grande friche commerciale. En 2018, le quartier est retenu par l’Agence nationale de rénovation urbaine (ANRU) pour bénéficier d’un programme d’interventions.

Parmi elles, cet espace dédié aux arts créatifs. Coût de l’opération : deux millions d’euros. Alors que les commerces du quartier se meurent, Martine Kosinski-Gonella, élue référente sur Cantepau, juge cet investissement « opportun ».

Depuis plusieurs années, les commerces ferment en cascade dans le quartier de Cantepau, qui se replie sur lui-même. Sur l’actuelle friche commerciale, de nombreux aménagements sont prévus.

Édifice en briques de 160 m², l’espace Pierre-Astier surplombe les derniers commerces du quartier. Deux locaux y ont été aménagés et, dans leur couloir, des créations s’empilent sur les étagères. Tous les mardis, mercredis et vendredis, les petits et les grands s’y adonnent à créer.

L’adhésion annuelle est fixée à 15 euros par adulte, et des tarifs préférentiels existent pour les enfants. Trop cher, pour un quartier qui concentrait 52,7 % de familles monoparentales en 2024, d’après l’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT). Le budget — investi par l’ANRU — a permis de miser sur la qualité des équipements, comme l’achat d’un four en céramique.

Un espace invisibilisé malgré lui

Martine Kosinski-Gonella admet pourtant que « le bâti ne suffit pas à changer les choses ». Agente de la maison de quartier pendant 20 ans, elle a vécu de l’intérieur sa précarisation.

Avec 1600 adhérents en 2024, Cantepau avait la maison de quartier la plus fréquentée de la ville d’Albi. Il demeurait pourtant le plus isolé des trois quartiers prioritaires existants.

La même année, 69 % de sa population vivait sous le seuil de pauvreté, d’après l’ANCT. Pour Isabelle Delhomme, directrice du centre social, beaucoup de familles se sentent « illégitimes » à investir cet espace créatif.

« Je dessine mon quartier qui brille, pour montrer aux autres qu’il ne fait pas que brûler. »

Lina, 13 ans, élève de l’atelier dessin

En pratique, les ateliers sont peu présentés. Interrogées, trois enseignantes de Cantepau confient ne pas du tout discuter avec les parents d’élèves de ce que cet espace propose. Des plaquettes d’information existent, mais ne sont pas distribuées dans les écoles, contrairement à ce qu’avance la municipalité.

Dans les commerces, des flyers sont déposés, mais peu exposés. Surtout, les travaux de végétalisation en cours rendent l’espace inaccessible par voie piétonne ; il se fait donc connaître essentiellement par les discussions entre habitants, dont certains ignorent jusqu’à son existence. Farid, plombier et père de quatre garçons, pensait ainsi que les ateliers étaient fermés aux moins de 12 ans, alors qu’ils sont ouverts dès l’âge de 4 ans.

Trois ans après son ouverture, cet espace suscite encore de l’espoir. À la fin de l’atelier de dessin, Claire interroge Lina, 13 ans, sur ce qu’elle vient de produire : « Je dessine mon quartier qui brille, pour montrer aux autres qu’il ne fait pas que brûler. »

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